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MARS-AVRIL 2000

D'hier à aujourd'hui

Le Petit Goémon ou la chevelure océane.

" [...] Cette masse sombre, gluante, glissante et visqueuse sur laquelle mon pied d'enfant avait appuyé par mégarde et que j'avais vite retiré, m'avait laissé longtemps une impression désagréable. À quoi pouvaient servir ces plantes qui venaient gâcher l'impression sécurisante du bon sable clair et fin? [...] " (Saury, A. in Les algues, source de vie. 1982)

Qu'ils sont singuliers les rapports que nous entretenons avec dame mer et encore plus curieux, ceux que nous avons établis au cours des siècles avec ce que j'aime appeler " sa chevelure " : les algues. De prime abord, image d'une masse sombre et plutôt repoussante ; en y regardant de plus près, fascinant végétal marin à l'odeur saline, dont les utilisations sont aussi variées qu'essentielles. Sous la limite des plus hautes marées, un groupe végétal très particulier; les algues marines représentent presque exclusivement toute la flore qui peuple les rivages marins. Comme elles supportent les chaînes alimentaires de ces milieux, qu'elles servent d'habitat, de nourriture ou d'abris pour une foule d'organismes, on comprend donc toute leur importance. Le petit goémon, ou encore goémon à vache ou aux bestiaux (appellation commune) n'est qu'une variété d'algues parmi plus de 25 000 espèces répertoriées actuellement. En fait, nous devrions dire Rhodymenia palmata ou Palmaria palmata (appellation scientifique), appartenant à la classe des Rhodophycées ou encore à la famille des Rhodyméniacées.

Morphologiquement, cette espèce d'algue fait de 20 à 30 centimètres de longueur, parfois 40 centimètres et est formée d'un thalle (c'est-à-dire un appareil végétatif sans tige ni feuille véritable) d'un brun rouge ou d'un rouge violacé, qui s'élargit progressivement pour prendre un aspect palmé et membraneux présentant des déchirures plus ou moins profondes et qui est fixée par un disque à sa base. Cette algue rouge marine vie sur les rochers des rivages de l'étage médiolittoral, qui sont découverts lors des marées basses normales. Sa répartition géographique s'étend des côtes de la Manche et de l'Atlantique, du Groenland à la France. C'est donc dire que nous la retrouvons aussi dans l'estuaire du Saint-Laurent.

Il est intéressant de noter que Rhodymenia palmata servait depuis la plus haute Antiquité à l'alimentation du bétail, particulièrement par les peuples habitant près des côtes européennes. Au surplus, depuis les époques les plus reculées, les agriculteurs du littoral ont bénéficié de ce merveilleux engrais qu'est le petit goémon. En fait, les populations côtières le ramassaient et le ramassent toujours, sous la forme de " goémon-épave ", ce qui correspond aux algues détachées par la mer et qui viennent s'échouer sur leurs rivages. Aujourd'hui, on utilise de plus en plus souvent ces algues sous forme de farines, de poudres ou de concentrés liquides que l'on incorpore directement dans le sol au printemps ou encore dans le compost, ce qui en facilite l'emploi et l'efficacité. Rodomenia palmata fut aussi consommé par l'être humain en temps de famine, puis par habitude. D'ailleurs, cette algue est encore largement consommée en Écosse, en Irlande et surtout en Islande où elle est connue sous le nom de Söl, préparée en bouillie dans du laitage, dans des huiles citronnées, en gelée ou encore enrobée de sucre. Les Canadiens de la Nouvelle-Écosse et les Américains du Maine et du Massachusetts en mangent également sous forme séchée, vendue sous le nom de Dulse, appréciée comme " amuse-gueule " par les buveurs de bière.

Pierre angulaire de l'édifice vital et super aliment d'une richesse sans égale, grâce à ses constituants riches en oligo-éléments et à ses vertus, de nombreux bienfaits y sont associés et sont susceptibles d'améliorer notre alimentation, notre santé et notre beauté d'une façon naturelle. De ses vertus curatives, retenons entre autres que le petit goémon agit efficacement sur la glande thyroïde, notamment en réduisant sa dilatation. Cette plante aquatique est aussi efficace dans le traitement des engelures des extrémités du corps, tels les mains et les pieds ainsi que des tremblements. Elle a un effet certain sur le contrôle de l'anxiété, prévient les fibromes aux seins, à l'utérus et aux ovaires. Contrôlant le niveau de calcium dans le sang, elle a au surplus un effet bénéfique dans la bonne croissance des cheveux, de la peau et des ongles. Enfin, le petit goémon agit dans la réduction des masses enflées ou les hypertrophies propres à la région intestinale.

Les algues furent vraisemblablement les premiers " êtres vivants " de notre planète et il est actuellement à peu près certain que sans elles, notre globe serait encore dépourvu de toute forme de vie végétale ou animale. C'est dire que les algues sont, en définitive, nos plus lointains ancêtres et qu'elles constituent à elles seules un vaste univers végétal, monde exubérant et fantasmagorique qui a inspiré bien des poètes. Heureusement, la discipline médicale s'ouvre de plus en plus aujourd'hui à ses vertus curatives et reconnaît davantage la polyvalence de l'utilisation de cette mystérieuse chevelure océane.

Kathia Roy


Référence bibliographique: - DONADIEU, Yves (Docteur de la Faculté de Médecine de Paris). La santé par les algues. Édition MA. , Coll. Aide-Nature. 1986.
- SAURY, Alain. Les algues, source de vie. Les multiples utilisations des algues, en médecine, diététique, industrie, élevage et agriculture. Édition Dangles., Coll. Santé naturelle. 1982.
- PÉRÈS, Jean-Marie. La vie dans l'océan. Éditions du Seuil., Coll. Microcosme. 1966. - LECLERC, Rachel. Guide d'identification des algues marines de l'estuaire du Saint-Laurent. In: Groupe d'animation en science naturelle du Québec . 1987.